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Inflitration et déontologie

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En 2020, un livre « Flic » retraçant infiltration pendant 2 ans d’un journaliste dans la police française a beaucoup fait parler. Un étudiant  de l’École publique de journalisme de Tours a consacré son mémoire de fin d’étude sur l’infiltration journalistique et pour cela m’avait posé quelques questions

Quel regard portez-vous la pratique du journalisme d’infiltration ?
La démarche d’infiltration, qui renvoie au monde du commando militaire ou de l’espion, est peu compatible avec celle du journalisme dans une démocratie. Recueillir des informations dans l’intérêt du public doit se faire à visage découvert, au vu et su de tous. Les usages et les règles déontologiques sont claires : un journaliste s’interdit « tout moyen déloyal et vénal pour obtenir une information ». Ne pas décliner sa fonction ou se faire passer pour ce qu’on n’est pas est bien « déloyal ». Dans l’immense majorité des cas, un journaliste décline son nom, sa fonction, le média pour lequel il travaille et indique l’objet de son enquête dans ses échanges avec des tiers. Le recours à cette technique peut se justifier (voir infra), mais est aussi souvent  utilisé pour gagner du temps, pour éviter les fastidieuses recherches de témoignages, pour créer du spectaculaire, quand ce n’est pas pour mettre en valeur le reportage par un parfum de risque ou de mystère. Les lanceurs d’alerte qui témoignent de l’intérieur d’une situation choquante sont au moins aussi efficaces qu’une enquête clandestine.  Cela demande du temps, de l’écoute, de l’empathie de la part du journaliste, et aussi de renoncer à se mettre en avant voire en scène…….. Et bien sûr de s’assurer de la sincérité et du désintéressement de la démarche du lanceur d’alerte autant que de la véracité de ses dires et de l’authenticité des documents fournis. Enfin comme le note Hubert Prolongeau, qui a parfois travaillé en immersion, « quand tu deviens le héros de ton papier, cela devient indécent« .  Et il manquera toujours une dimension à ces expériences : celui ou celle qui « joue » un temps le SDF ou le policier sait que ce n’est pas sa vie, et que cela s’arrêtera sur sa seule décision.  Comme le dit Gurvan Kristanadjaja  reporter à Libération « L’immersion n’est pas une fin en soi. Il faut toujours se poser la question de sa pertinence et être conscient qu’elle peut recouvrir une forme de facilité : en immersion les faits relatés sont très subjectifs et ne proviennent que des seules sources rencontrées ».

L’infiltration est-elle un genre journalistique à part entière ?
Non, c’est une pratique, une technique de recueil de faits qui doit être exceptionnelle, pas un genre en soi.

6a00d83451c0aa69e20240a4d38d9b200b-800wiDans la dernière version de la charte d’éthique professionnelle des journalistes adoptée par le SNJ en 2011, il est inscrit  “qu’un journaliste digne de ce nom proscrit tout moyen déloyal et vénal pour obtenir une information.” L’infiltration journalistique suppose souvent de travestir son identité, de taire sa profession et de mentir aux différents interlocuteurs sur le terrain. Cette démarche est-elle contraire aux valeurs de la profession ?
Taire sa profession, cela peut se concevoir exceptionnellement. Travestir son identité, qui suppose user de faux documents, donc commettre des délits, non. Les journalistes pénétrant dans des pays fermés avec des visas touristes risquent le plus souvent l’expulsion;  ceux qui le feraient sous une fausse identité seraient probablement accusés d’espionnage avec un risque de condamnation. De même dans une entreprise…. Mentir  : taire ses intentions exactes ou rester dans le flou lors d’une prise de contact est un classique du journalisme. C’est acceptable si c’est fait dans le but de recueillir une information d’intérêt public.

La dernière infiltration notoire est celle du journaliste Valentin Gendrot qui a infiltré la police. Or il est écrit dans cette même charte : “qu’un journaliste digne de ce nom ne confond pas son rôle avec celui du policier”. Qu’en pensez-vous ? Peut-on toujours parler de démarche journalistique ?
Vous faites une confusion. La citation de la charte que vous notez précise le rôle du journaliste : il enquête pour informer le public, mais ne s’interpose pas, alors que le policier enquête pour établir un délit et y mettre fin. La différence est nette. Quand Valentin Gendrot s’est enrôlé dans la police, il y faisait un travail de policier, il contribuait à enquêter pour établir des délits et y mettre fin. Ce n’était pas du journalisme. Même si le soir il prenait des notes chez lui sur sa journée comme policier. Son témoignage n’est pas très différent de ceux qui auraient pu être recueillis auprès de jeunes auxiliaires de police par une enquête journalistique classique, longue et sérieuse ( et l’argument du temps disponible ne tient pas : Valentin Gendrot est resté dix huit mois dans la police). Et lui même reconnait dans un entretien avec le quotidien canadien La Presse que ce jeu n’est pas sans conséquence sur sa démarche de départ «   Au début, c’est moi qui infiltre la police et après, c’est la police qui m’infiltre. Évidemment, ça déforme ma perception du réel.

L’infiltration journalistique est souvent perçue comme la seule manière d’obtenir des informations dans des milieux très fermés, notamment aux journalistes. Quelle est votre position sur cette question ?
Il est bien sûr des cas où ne pas décliner sa qualité de journaliste peut être une nécessité. Voyager avec un visa touriste est souvent la seule façon de se rendre dans un pays fermé à la presse en évitant les visites organisées par la propagande d’état. De même, dans une démocratie , certains endroits sont totalement interdits aux journalistes pour de mauvaises raisons (car il est de bonnes raisons, comme le respect de la vie privée ou de la dignité des personnes,  de limiter l’accès à certains lieux). Donc y accéder anonymement pour savoir ce qui s’y passe peut être une solution, à plusieurs conditions impérieuses :
1 cette entorse au principe déontologique de transparence doit être justifiée au nom de l’intérêt du public à être informé
2 une enquête reposant sur des sources crédibles doit permettre de poser l’hypothèse que les personnes ciblées ont un comportement illégal ou antisocial
3 il doit être établi qu’une approche ouverte a peu de chance d’obtenir l’information recherchée et que la clandestinité permettra de recueillir la meilleure preuve du comportement visé.
4  l’enquête clandestine ne doit pas porter atteinte à la dignité des personnes rencontrées voire filmées et ne porter atteinte à leur vie privée que si les faits relèvent de l’intérêt public.
5 le public doit être informé a posteriori du choix de cette démarche et des raisons qui y ont conduit.

 

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