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Témoigner ou intervenir ?

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Jusqu’à quand ne pas participer à l’événement que l’on couvre ? Tous les reporters se sont posés la question. Deux séquences télévisées l’ont rappelé cet été.

Le 15 juillet dernier en Belgique, dans la région de Liège frappée par des inondations, une journaliste de la RTBF, Anne-Catherine Croufer n’a pas hésité longtemps lorsqu’on lui a signalé un homme handicapé et sa compagne isolés chez eux par la montée des eaux. Comme personne n’intervenait, et faute de trouver une embarcation, elle a utilisé une planche de surf pour les évacuer. « Parce qu’à un moment, en tant que journaliste, tu ne peux pas te contenter de simplement relater les faits » ont applaudi certains de ses collègues, quand d’autres s’interrogeaient sur le fait que le geste de la journaliste ait été filmé et diffusé. Anne-Catherine Croufer a expliqué qu’elle savait comment intervenir, ayant suivi une formation de sauvetage. Et qu’elle s’est jetée à l’eau sans se rendre compte que son micro HF était ouvert et que son caméraman filmait la scène.

sans titreSusanna Ohlen journaliste à RTL Allemagne avait peut-être cet épisode en tête quelques jours plus tard. Le 22 juillet, elle est en reportage à Bad Münstereifel, une des villes frappées par les inondations qui ont fait 165 morts dans l’ouest de l’Allemagne. Son direct à l’antenne donne l’image d’une personne impliquée totalement dans l’évènement dramatique, équipée de gants de chantier, une pelle à la main, des traces de boue sur les vêtements. Sur le site de la chaine la séquence est titrée fièrement « La présentatrice de RTL Susanna Ohlen donne un coup de main à Bad Münstereifel ».

Las, un habitant observait par sa fenêtre l’équipe de reporters de RTL Allemagne. Il a filmé avec son téléphone la jeune femme se préparant à intervenir en direct : avant de se présenter devant la caméra, elle se baisse vers le sol et ramasse de la boue dont elle macule ses vêtements. La séquence a fait le tour d’internet en quelques heures et la jeune femme a été licenciée pour faute professionnelle. « J’avais honte de me tenir devant la caméra, devant les autres travailleurs humanitaires, ce matin-là, dans un haut propre »  s’est-elle justifiée sur Twitter en précisant « avoir déjà aidé à titre privé dans la région les jours précédents ».

Quoiqu’il en soit, on est loin de la spontanéité de sa collègue belge, et clairement dans la mise en scène. Comme si les propos de la journaliste n’étaient pas assez pertinents, comme si les images des rues dévastées n’étaient pas assez éloquentes,  et qu’il fallait ajouter des éléments pour crédibiliser le récit. Comme si, surtout,  témoigner n’avait de sens que si on s’impliquait.

Or le rôle du journaliste est de rendre compte, pas d’intervenir. Déjà, sa seule présence peut influer sur le cours des événements – on a noté par exemple que des réquisitoires en flagrant délit variaient selon que le banc de la presse au tribunal était occupé ou pas. Témoin et rien que témoin, il faut a priori se garder d’agir volontairement sur l’événement. Le correspondant de guerre est en première ligne, mais il n’est pas armé et ne prend pas part aux combats. Le chroniqueur politique n’applaudit pas – ou ne siffle pas – l’orateur en meeting. Le fait-diversier enquête pour établir les faits, il n’arrête pas le suspect. Le reporter couvre une manifestation sans y participer – ce que ne comprennent pas certains « journalistes citoyens » qui alternent slogans revendicatifs hurlés dans la rue et récits en direct sur les réseaux sociaux.

Cette distance, ce point de vue revendiqué de pur observateur, de simple témoin, est la règle de tous les jours. Elle est la condition d’une information où le messager ne prend pas le pas sur le message. L’intérêt du journalisme est de montrer la réalité aux gens, pas les faits et gestes du reporter.

Cela autorise-t il cependant, par exemple, à se contenter de filmer quelqu’un en train de se noyer (comme on a vu des touristes le faire à Venise il y a quelques années) ? Non, évidemment. La solidarité entre individus est ce qui fait humanité. Il est des moments où intervenir efficacement est plus urgent que témoigner, sans même invoquer la notion d’assistance à personne à danger qui s’impose à tout citoyen. Ce n’est pas «  en tant que journaliste » qu’à un moment on ne peut plus « se contenter de simplement relater les faits », mais en tant qu’être humain.

Publié dans l’infolettre de l’UPF n° 92 (septembre 2021)

 

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